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parcours 4 : mélodies en Arsis. Questions et méthodes.

vendredi 10 octobre 2008

1) Nous voici au terme de notre première étape : nous sommes capables de repérer, d’identifier, de réaliser et d’observer les comportements mélodiques de la Thesis. Les trois figures rangées sous la rubrique "intensio" offrent déjà un bon terrain d’expérimentation aux amoureux de la poikilia grecque. Mais elles ne suffisent pas à l’appréhension du rôle de la mélodie dans la constitution du rythme. Car tout l’intérêt du grec archaïque et classique réside précisément dans l’absence de coïncidence automatique entre ton et quantité, entre ton et durée, entre ton et temps.
De même que les lois propres de l’accentuation grecque n’ont pas encore vraiment trouvé de modèle explicatif universel, de même, le comportement tonal des mots dans le vers ne peut être soumis à des lois infaillibles. Il serait fastidieux de citer tous les métriciens qui ont regimbé devant ce "chaos" tonal du vers, et de l’autre tous les musiciens, mélodistes, stylistes, et fort heureusement, plus récemment, théoriciens, que ce "savant désordre" a attirés.
Mon but n’est donc pas de "mettre au pas" les relations entre ton et rythme (comme toute nouvelle "loi" entend réglementer le divers) mais de poser autrement les problèmes de la composition.

La principale raison pour laquelle le ton ne coïncide pas systématiquement avec la Thesis dans les vers dactyliques, iambiques, anapestiques, etc., voire dans la prose d’art, c’est que le grec ancien, selon un modèle accentuel remontant à l’indo-européen, possède un ton dit récessif. Or toute structure rythmique cherche ses appuis dans les valeurs longues. Il y a donc de grandes chances :

- pour qu’un mot grec ne possède pas d’élément vocalique long

- pour que son accent tombe sur un élément bref, même si le mot possède un ou plusieurs éléments vocaliques longs

- pour que, dans une séquence rythmique donnée, le remapping d’un mot déplace la voyelle intonée de Thesis sur Arsis (monosyllabes longs, mots spondaïques, molosses, dispondées etc.)

- pour que la seconde "loi" accentuelle du grec, la loi de "limitation" [1] de la remontée du ton à un certain nombre d’éléments vocaliques, complique encore la question, et écarte la coïncidence, ou homodyne.

- pour que même dans les dialectes les plus simples du point de vue accentuel (comme le lesbien, où l’accent "remonte" toujours, à quelques exceptions près), il n’y ait statistiquement pas plus de chance, dans l’ode sapphique par exemple, de trouver le ton à la même place rythmique.

Et c’est TANT MIEUX ! On n’imagine pas un poème composé avec des mots de même taille et de même carrure, assignés aux mêmes places, et asservissant le ton. Les fables de Babrios, latin du Ier siècle après J.C. écrivant en grec, et imitant l’accent pénultième du latin en une ritournelle finale, sont certes une tentative dans ce sens, à une époque où l’on est à peu près certain que la langue grecque est passée à un accent d’intensité. [2] On sait a fortiori qu’à l’époque byzantine, la poésie convertira l’ancienne recherche métrique en subtils entrelacs accentuels. [3]

Mais tel n’est pas le cas de la littérature archaïque ni classique, quels que soient les thèses extrêmes qui fleurissent régulièrement pour affirmer le contraire. Le négationnisme en matière de mélodie du grec ancien est de deux types : le plus courant, le plus tenace, vient, on ne le répétera jamais assez, des métriciens obtus qui ne savent que faire du ton dans le vers ; mais à l’extrême, un certain nationalisme néo-hellénique a intérêt à faire remonter l’accent dynamique du grec moderne...jusqu’à l’Athènes de Périclès, voire plus haut !

Laissons-les, en bons soldats de pierre, s’entre-tuer dans le champ de Colchide, et revenons à notre mélodie de l’Arsis.

2) Lois accentuelles et Arsis :

Même si elle n’explique pas tout et ne s’applique pas toujours, la loi de récession déplace très souvent le ton sur la voyelle brève pénultième, dans le cas d’un mot iambique (bref+long) [4], tribraque (bref+bref+bref) ou amphibraque (bref+long+bref). De plus, le grec abonde en monosyllabes à voyelle brève (particules, pronoms relatifs, etc.). Enfin, d’autres lois, comme la loi de Wheeler en ionien-attique par exemple [5] viennent diminuer les chances de coïncidence entre ton et Thesis.

Comparons l’effet de la loi de récession du ton, dans deux textes différents, le prologue de l’Iliade, où cette loi n’est pas systématique, et les deux premières strophes de l’Hymne à Aphrodite de Sappho, où elle l’est :

Iliade, prologue du chant 1 (40 mots orthotoniques environ)

Μῆνιν ἄειδε θεὰ Πηληϊάδεω Ἀχιλῆος

οὐλομένην, ἣ μυρί᾽ Ἀχαιοῖς ἄλγε᾽ ἔθηκε,

πολλὰς δ᾽ ἰφθίμους ψυχὰς Ἄϊδι προΐαψεν

ἡρώων, αὐτοὺς δὲ ἑλώρια τεῦχε κύνεσσιν

οἰωνοῖσί τε πᾶσι, Διὸς δ᾽ ἐτελείετο βουλή,

ἐξ οὗ δὴ τὰ πρῶτα διαστήτην ἐρίσαντε

Ἀτρεΐδης τε ἄναξ ἀνδρῶν καὶ δῖος Ἀχιλλεύς.

Sappho, Hymne à Aphrodite, strophes 1, 2 et début de 3 (40 mots orthotoniques environ)

Ποικιλόθρον᾽ ὰθάνατ᾽ ᾽Αφρόδιτα,

παῖ Δίος, δολόπλοκε, λίσσομαί σε

μή μ᾽ ἄσαισι μήδ᾽ ὀνίαισι δάμνα,
πότνια, θῦμον.

ἀλλά τύιδ᾽ ἔλθ᾽, αἴ ποκα κἀτέρωτα

τᾶς ἔμας αύδως αἴοισα πήλυι

ἔκλυες πάτρος δὲ δόμον λίποισα
χρύσιον ἦλθες

ἄρμ᾽ ὐποζεύξαια, κάλοι δέ σ᾽ ἆγον

ὤκεες στροῦθοι περὶ γᾶς μελαίνας

πύκνα...

3) Repérons les mots dont la loi de récession place le ton sur élément vocalique bref en Arsis :

Iliade, prologue du chant 1

vers 1 ἄειδε / Πηληϊάδεω

vers 2 οὐλομένην / ἔθηκε

vers 3 Ἄϊδι / προΐαψεν

vers 4 κύνεσσιν

vers 6 ἐρίσαντε

vers 7 Ἀτρεΐδης / ἄναξ

4) repérons le même phénomène chez Sappho :

strophe 1

vers 1 ὰθάνατ᾽ ᾽Αφρόδιτα

vers 2 Δίος

vers 3 ἄσαισι / ὀνίαισι

strophe 2

vers 1 κἀτέρωτα

vers 2 ἔμας / αἴοισα

vers 3 πάτρος / δόμον / λίποισα

strophe 3

vers 1 κάλοι

On trouve 10 mots de ce type chez Homère, contre 12 chez Sappho. Ni le mètre, ni le style, ne sont bien entendu comparables, mais on voit que le lesbien récessif ne peut lui non plus tomber dans une "remontée mécanique".

5) Le Jeu du "Métatoniasmos". Dans son traité de la Composition Stylistique, Denys d’Halicarnasse se livre à une démonstration par l’absurde de la supériorité de l’ordre des mots chez les grands stylistes grecs, Homère, Hérodote etc. Il nomme l’exercice "métakharaktérismos", c’est-à-dire interversion des mots dans la phrase. Amusons-nous alors (sans prétention scientifique aucune... mais peut-être en première mondiale !) [6] à pratiquer le déplacement tonal, propre à l’éolien par exemple, sur le Prologue de l’Iliade :

Μῆνιν ἄειδε θέα Πηληϊάδεω Ἀχίληος

οὐλομένην, ἣ μύρι᾽ Ἀχαίοις ἄλγε᾽ ἔθηκε,

πόλλας δ᾽ ἰφθίμους ψύχας Ἄϊδι προΐαψεν

ἡρώων, αύτους δὲ ἑλώρια τεῦχε κύνεσσιν

οἰώνοισί τε πᾶσι, Δίος δ᾽ ἐτελείετο βούλη,

ἐξ οὗ δὴ τὰ πρῶτα διαστήτην ἐρίσαντε

Ἀτρεΐδης τε ἄναξ ἄνδρων καὶ δῖος Ἀχίλλευς.

voici les mots affectés :

θέα / Ἀχίληος / μύρι᾽ / Ἀχαίοις / πόλλας / ψύχας / αύτους /οἰώνοισί / Δίος / βούλη / ἄνδρων

Après une telle manipulation, quels mots ont perdu leur statut d’intensio, lesquels l’ont gagné ?

- portent le ton sur Arsis : θέα / Ἀχίληος / ψύχας / αύτους /οἰώνοισί / Δίος / ἄνδρων / Ἀχίλλευς

- portent le ton sur Thesis : μύρι᾽/ πόλλας/βούλη

Donc, si l’on ôte les monosyllabes orthotoniques, et les enclitiques ou proclitiques, sur 36 mots au départ, 12 seraient affectés, et seules 5 intensiones disparaîtraient. (8 disparaîtraient, mais 4 apparaîtraient). Soit environ 12 % d’écart ici.

Dans la version originale du Prologue, quels sont les mots déjà affectés par la récession du ton ?

Μῆνιν ἄειδε θεὰ Πηληϊάδεω Ἀχιλῆος

οὐλομένην, ἣ μυρί᾽ Ἀχαιοῖς ἄλγε᾽ ἔθηκε,

πολλὰς δ᾽ ἰφθίμους ψυχὰς Ἄϊδι προΐαψεν

ἡρώων, αὐτοὺς δὲ ἑλώρια τεῦχε κύνεσσιν

οἰωνοῖσί τε πᾶσι, Διὸς δ᾽ ἐτελείετο βουλή,

ἐξ οὗ δὴ τὰ πρῶτα διαστήτην ἐρίσαντε

Ἀτρεΐδης τε ἄναξ ἀνδρῶν καὶ δῖος Ἀχιλλεύς.

20 mots sur 36, près des deux tiers ! Mais grâce à cette loi, 6 de ces mots deviennent des intensiones :

Μῆνιν / ἄλγε᾽ / ἑλώρια / ἐτελείετο / πρῶτα / δῖος

6) Faisons un dernier détour, par le trimètre iambique, s’il est vrai qu’il s’approche du langage courant :
 [7]
Soit la première tirade d’Oedipe dans l’Oedipe-Roi de Sophocle :

Ὦ τέκνα, Κάδμου τοῦ πάλαι νέα τροφή,

τίνας ποθ´ ἕδρας τάσδε μοι θοάζετε

ἱκτηρίοις κλάδοισιν ἐξεστεμμένοι ;

Πόλις δ´ ὁμοῦ μὲν θυμιαμάτων γέμει,

ὁμοῦ δὲ παιάνων τε καὶ στεναγμάτων ?

ἁγὼ δικαιῶν μὴ παρ´ ἀγγέλων, τέκνα,

ἄλλων ἀκούειν αὐτὸς ὧδ´ ἐλήλυθα,

ὁ πᾶσι κλεινὸς Οἰδίπους καλούμενος.

Ἀλλ´, ὦ γεραιέ, φράζ´, ἐπεὶ πρέπων ἔφυς

τῶνδε φωνεῖν ? τίνι τρόπῳ καθέστατε,

δείσαντες ἢ στέρξαντες ; ὡς θέλοντος ἂν

ἐμοῦ προσαρκεῖν πᾶν ? δυσάλγητος γὰρ ἂν

εἴην τοιάνδε μὴ οὐ κατοικτίρων ἕδραν.

repérons les mots portant le ton sur voyelle brève en Arsis, en vertu de la loi de récession :

vers 1 πάλαι νέα

vers 2 τίνας

vers 3 ἱκτηρίοις κλάδοισιν ἐξεστεμμένοι

vers 4 Πόλις / θυμιαμάτων γέμει

vers 5 παιάνων / στεναγμάτων

vers 6 ἀγγέλων, τέκνα

vers 7 ἄλλων

vers 8 κλεινὸς / Οἰδίπους

vers 9 πρέπων ἔφυς

vers 10 τρόπῳ

vers 11 θέλοντος

vers 12 ἕδραν.

C’est vraiment la figure mélique fondamentale de ce rythme, bien que non systématique. A. Lukinovitch a raison d’appeler ce ton sur voyelle brève en Arsis, souvent fruit de la loi de récession, "accent rythmique". Car de même qu’en composition musicale, l’anacrouse lance le rythme plus fort que le départ sur le temps, de même, un ton précédant la Thesis la marque davantage (nous proposerons le terme d’anatase, comme équivalent tonal de l’anacrouse).


[1vraisemblablement étrangère à l’indo-européen, comme on le voit en sanskrit, qui l’ignore

[2En voici un extrait significatif :

Ἄνθρωπος ἵππον εἶχε. Tοῦτον εἰώθει

κενὸν παρέλκειν, ἐπετίθει δὲ τὸν φόρτον

ὄνῳ γέροντι. Πολλὰ τοιγαροῦν κάμνων

ἐκεῖνος ἐλθὼν πρὸς τὸν ἵππον ὡμίλει·

« ἤν μοι θελήσῃς συλλαβεῖν τι τοῦ φόρτου,

τάχʹ ἂν γενοίμην σῷος· εἰ δὲ μή, θνῄσκω. »

[3Voici les trois premières strophes de l’hymne Περὶ τῆς Χριστοῦ γενετῆς de Jean Damascène (env.650-753) au schéma accentuel savant :

[Περὶ τῆς Χριστοῦ γενετῆς]

α´

Ἔσωσε λαὸν θαυματουργῶν δεσπότης,

ὑγρὸν θαλάσσης κῦμα χερσώσας πάλαι·

ἑκὼν δὲ τεχθεὶς ἐκ κόρης, τρίβον βατὴν

πόλου τίθησιν ἡμῖν, ὃν κατ᾽ οὐσίαν

ἶσόν τε πατρὶ καὶ βροτοῖς δοξάζομεν.


Ἤνεγκε γαστὴρ ἡγιασμένη Λόγον,

σαφῶς ἀφλέκτωι ζωγραφουμένη βάτωι,

μιγέντα μορφῆι τῆι βροτησίαι θεόν,

Εὔας τάλαιναν νηδὺν ἀρᾶς τῆς πάλαι

λύοντα πικρᾶς, ὃν βροτοὶ δοξάζομεν.


Ἔδειξεν ἀστὴρ τὸν πρὸ ἡλίου Λόγον,

ἐλθόντα παῦσαι τὴν ἁμαρτίαν, μάγοις,

σαφῶς πενιχρὸν εἰς σπέος, τὸν συμπαθῆ

σὲ σπαργάνοις ἑλικτόν, ὃν γεγηθότες

ἴδον τὸν αὐτὸν καὶ βροτὸν καὶ κύριον.

Non seulement tous les accents de fin de vers tombent sur - pénultième/pénultième/dernière/pénultième/antépénultième, mais hormis quatre divergences, tous les autres accents sont identiques dans les trois strophes.

[4si fréquent en grec, qu’Aristote, comme on sait, voyait dans l’iambe le rythme de la parole spontanée

[5tout mot dactylique verra son ton déplacé sur la première brève après la longue

[6l’hypothèse n’est pourtant pas si farfelue qu’un universitaire n’ait osé soutenir, il y a quelques décennies, que vu l’impossibilité de chanter Homère dans le chaos tonal qu’il présente, l’accent devait, à l’origine, entrer systématiquement en coïncidence avec la Thesis. Et force preuves linguistiques et comparatistes à l’appui ! Les curieux liront donc ceci, trop beau pour ne pas être épinglé, de H. Rosén, « Nouveaux regards sur l’expression poétique d’Homère », Revue des Etudes Grecques, t.CII, 1989/2, p.264 : « Le problème créé par le conflit quelque peu étonnant entre ce qu’il est convenu d’appeler « l’accent du mot » en grec et « l’accentuation » métrique embarrasse nombre d’entre nous – comment la poésie a-t-elle pu être récitée par un barde, dès lors que de simples mots, devenant incompréhensibles, devaient être insérés dans le lit procustéen d’intonations ou d’accentuations étrangères ? ». L’auteur ne se propose rien moins que de « réécrire le texte homérique sous sa forme accentuelle reconstruite » selon son idée de « la prosodie primordiale, préhistorique, précédant l’émergence des restrictions quantitatives spécifiques de la plupart des dialectes grecs. » (ibid.p266-67).

[7c’est ce mètre que A.Devine et L. Stephens ont choisi pour leur incroyable investigation à la recherche de la prosodie du grec ancien parlé. C’est aussi lui (dans sa version tardive, chez le poète comique Alexis) qu’Alessandra Lukinovich, première helléniste à avoir tenté de systématiser l’étude de la mélodie comme constituant du style, passe au peigne-fin de ses analyses. Voir Alessandra Lukinovitch, Observations sur les trimètres d’Alexis, accent, mètre, rythme, Genève, 2007

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